Témoignage: Antoine Kaburahe, ancien journaliste de la Radio Bonesha

Je fais partie de la première équipe des journalistes qui a lancé Bonesha. La radio qui fête ses 20 ans d’existence aujourd’hui, m’a demandé de partager mes souvenirs.

Je vais être sincère et mon ami, le directeur de Bonesha, ne m’en voudra pas j’espère : c’est un triste anniversaire…
Bonesha a été détruite, ses journalistes éparpillés un peu partout, d’autres vivent terrés. Et cette « fête » ne se célèbre pas à Bujumbura, pour des raisons que tout le monde connaît.

Bonesha est toute une histoire. Que des souvenirs! Quand j’ai rejoins cette radio, j’étais un jeune journaliste, 29 ans, bourré de rêves et d’illusions. Je travaillais alors à la radio nationale. En fait, le choix n’était pas vaste. J’étais donc à la vénérable « Mère » de toutes les radios. On ne choisit pas ses parents. C’est alors que Bernard Kouchner est venu au Burundi, avec une idée saugrenue : ouvrir une radio indépendante ! A l’époque, c’était très osé. Souvenez-vous, deux ans après le génocide du Rwanda, avec sa fameuse radio des Milles Collines, la radio n’avait pas bonne presse dans la sous-région. Et ce n’est pas un jeu de mots.
Bernard Kouchner a une idée simple : la radio a tué au Rwanda, la radio va sauver au Burundi.
Tétu, excellent orateur, le « french doctor » parvient à convaincre et obtenir les autorisations. La Radio « Umwizero », c’est le nom originel de Bonesha, voit le jour. Moi je vais démissionner de la « Mère de toutes les radios » pour rejoindre « la mère de toutes les radios indépendantes. » D’une mère à une autre. Belle histoire.
La naissance de cette radio se fait dans un contexte très tendu. La guerre civile fait rage. Les attaques de la rébellion, nombreuses, meurtrières. C’est l’époque des embuscades sur les routes, des massacres un peu partout.
L’AAH, (Association pour l’Action Humanitaire) une association de droit français qui gère la radio n’est pas très rassurée. La situation est fragile et peut déraper d’un moment à l’autre.
Quand nous démarrons la radio, nous avons des contrats mensuels. Le dernier jour du mois, on reconduisait le contrat. « Tu es un ouvrier » à la radio me dira un ami, choqué de me voir démissionner de la RTNB pour signer un contrat mensuel.

Mais j’avais envie de liberté. A la radio nationale, figée, on savait ce qu’il faut faire. Ce qu’il faut dire ou ne pas dire. Oui, c’est vrai, avec un contrat à durée indéterminée, c’était l’endroit rêvé où faire tranquillement sa carrière, sans faire des vagues.

A la radio Umwizero c’était un tout autre esprit. Nous avions la liberté, on pouvait proposer un sujet, refuser un angle d’approche, le débat était permanent. Et, surtout, nous avons eu d’excellents formateurs, des vieux baroudeurs de la radio. Je pense ici à Hubert Veille, un homme riche de 30 ans de radio, rigoureux, mais humble, François Capelier qui venait de France Inter, et bien d’autres qui nous ont transmis l’exigence de l’écriture journalistique.

C’est dans cette radio que nous allons petit à petit inverser la tendance, commencer à donner la parole à tous. Faire parler ceux qui étaient bannis dans les médias publics, les fameux « terroristes tribalo génocidaires ». Quand je vois l’animosité de certains envers les médias indépendants, je me dis que certains ont vraiment la mémoire courte… Abbas Mbazumutima, aujourd’hui rédacteur en chef adjoint à Iwacu a connu la prison pour avoir interviewé sur Bonesha les rebelles.

En ce jour anniversaire, je ne peux pas oublier d’autres voix qui sont passées par cette radio et qui se sont éteintes. Je pense à l’inimitable Ital’O Caroli, Antoine Ntamikevyo, l’animateur congolais Sekembwe avec ses « poromosha madebe »…
Les années sont passées. Après des débuts modestes, on émettait de 14 heures à 19 heures, Umwizero a grandi, est devenue Bonesha. Station aimée, elle poursuivait son bonhomme de chemin quand la catastrophe de mai dernier s’est abattue sur elle.
Bonesha s’est tue. Détruite. Que dire le jour de ses vingt ans ? Que son silence n’est pas définitif, que Bonesha renaîtra un jour. Il faut continuer à y croire. Malgré tout. Alors, malgré toute ma tristesse je dis : « Bon anniversaire, Bonesha ».

Légende photo : Antoine Kaburahe ( debout, le 3ème à partir de la gauche) lors d’une visite de Bernard Kouchner, le promoteur de la radio


Publié le 19 / 02 / 2016 par

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